Lettre aux défenseurs de l’école publique

Je me présente : Élodie, je suis membre de l’équipe de l’École de la Montagnette, à Avignon.

C’est une école démocratique qui existe depuis 1 an, une école où enfants et adultes décident ensemble des règles de vie, de la façon dont on résout nos conflits…

C’est une école très différente de ce que l’on connaît habituellement, où les enfants peuvent apprendre ce qu’ils veulent, organiser leurs ateliers, jouer autant qu’ils le souhaitent tout en restant entourés par des adultes disponibles qui s’intéressent à eux, les accompagnent dans leurs apprentissages, partagent leurs savoirs. Des adultes qui croient que c’est offrant aux enfants la possibilité d’être libres et responsables qu’ils apprendront au mieux ce dont ils ont besoin.

Cette année nous n’avons pas pu faire notre rentrée comme prévu, nous avons dû fermer notre premier local sur demande de la Préfecture du Vaucluse, car nous étions situés en zone inondable. Et pour pouvoir rouvrir l’école nous avons lancé une campagne de financement participatif.

Hier, j’ai eu une de mes proches au téléphone, et elle m’a dit spontanément après avoir pris de mes nouvelles :

« Écoute Élodie, on a bien reçu ton mail pour la campagne de financement de ton école. Bon… on en a discuté… et on aurait bien voulu te soutenir toi, mais on n’a pas envie de soutenir ce projet parce qu’on est pour l’école publique. »

Voilà. Aucun problème pour moi d’accueillir la nouvelle, j’avais déjà bien analysé la situation. Si mon choix paraît si radical à mes proches, c’est sans doute qu’il est marginal, et qu’il me maintient dans la précarité. Oui, avec mes compétences et mes expériences, j’aurais pu être ATSEM, instit’,  j’aurais pu travailler dans un service culturel…

Sauf que, contre toute attente, la-petite-Élodie-qui-a-sauté-une-classe-et-qui-a-tellement-de-potentiel n’est pas devenue ce que l’on attendait d’elle.

En fait, on pourrait croire qu’en travaillant pour une école de ce type, je m’oppose radicalement à l’école publique, et ce que je vais dire ici vous étonnera peut-être : je soutiens clairement l’école publique, laïque, gratuite pour tous.

Et même, pour le dire autrement : non, je ne suis pas hostile à l’Éducation Nationale !

Dans son concept et ses grands étendards, je trouve le projet vraiment formidable ! Car oui, je crois que l’école reste l’ouverture sur le monde la plus accessible pour des milliers d’enfants livrés à eux même. Pas des enfants livrés à eux-mêmes comme vous pensez peut-être qu’ils le sont dans une école démocratique, complètement libres de grimper dans des arbres ou encore de courir dehors les pieds nus, de jouer aux jeux vidéos autant qu’ils le souhaitent (auprès d’un adulte qui pourra témoigner de l’intérêt, interroger, voire même partager sa pratique). Non, là je parle d’enfants livrés à eux-mêmes intellectuellement, culturellement, intrinsèquement… Et je remercie l’école publique d’être ce lieu de rencontre interculturel (cette notion qui me paraît si cruciale à l’époque que nous vivons).

Je viens de l’école publique. J’y ai fait toute ma scolarité. J’ai même adoré l’école !… malgré quelques souvenirs de difficultés relationnelles avec les autres enfants, de petites humiliations, de décrochages lorsque mon professeur ne me semblait pas inspirant…

Avec recul, aujourd’hui, je réalise que je m’y sentais bien parce ce que je n’avais que cela pour m’évader de la maison, pour remplir mon vide intérieur. Alors l’école a rempli son rôle : elle m’a permis de me sociabiliser, plus ou moins dans la douleur, elle m’a occupé l’esprit, et m’a fourni l’accès au socle commun de connaissances censé me permettre de prendre ma place dans la société.

Je suis titulaire d’un BAC+5 en management de carrières d’artiste. Mon rêve était de travailler dans la musique et le cinéma, et je l’ai fait. J’ai enchaîné les périodes de chômage, les emplois aidés, tout en restant très investie associativement, et j’ai même réussi à dégoter un CDI 35H dans une merveilleuse petite structure familiale.

Mais là, alors que tout se pose, que j’accueille mon premier enfant avec un minimum de stabilité, tout remue à l’intérieur. Je m’emmerde. Ça y est. J’en ai fait le tour. J’ai d’autres passions qui se sont embrasées et, surtout, je suis en « quête de sens » !

C’est à ce moment-là, à travers des rencontres décisives et des expériences formidables que j’ai découvert l’éducation démocratique. J’ai admis que oui, pour moi, l’école démocratique paraît être le meilleur cadre d’épanouissement pour l’enfant, tout en restant convaincue de la nécessité d’une pluralité d’offres éducatives.

Je pourrais en rester là, mais je me dis que si mes proches, qui m’aiment et auraient une tendance naturelle à me soutenir inconditionnellement – bien qu’intrigués ou soucieux de mes choix de vie –, ne se sentent pas en capacité de me soutenir car cela leur paraît aller à l’encontre de leurs valeurs, c’est qu’il est temps pour moi d’exprimer ma vision :

1 : Notre école démocratique accueille des enfants de tous profils. C’est d’ailleurs un choix contestable, puisqu’établir un climat de non-violence à partir d’un groupe hétérogène d’enfants issus du public, d’autres pédagogies alternatives, de l’instruction en famille, avec des étiquettes « dys » « tdah » « précoce » « victime » « harceleur », ce n’est pas simple. Cela demande de l’investissement, de la présence, quelques outils et indéniablement beaucoup de confiance en la nature humaine.

2 : Notre école accueille des enfants de tous milieux socio-culturels. Non, ce n’est pas une école d’élite. Beaucoup de parents font le choix de l’éducation au détriment du reste. Ils ne partiront pas en vacances, n’auront pas de projet d’achat immobilier, choisissent de vivre simplement et sobrement. Ils sont artisans, entrepreneurs, salariés, au chômage ou au RSA…

3 : Notre école et notre équipe sont reliées au réseau EUDEC (le réseau européen de l’éducation démocratique). Nous faisons des immersions dans d’autres écoles, nous participons aux rencontres, conférences, organisons des événements… Est-ce que l’éducation nationale met à disposition de ses professeurs les moyens d’une véritable formation continue, ouverte sur les champs de la communication non-violente, la prévention et la résolution de conflits, la psychologie de l’enfant et de l’adolescent, la gestion de groupe, les neurosciences, etc…?

Beaucoup d’instituteurs et de professeurs de l’Éducation Nationale se relient à notre réseau pour se questionner sur leur posture et changer de paradigme avec leurs élèves.

4 : Notre école a accueilli cette première année des enfants qui ont pu prendre le temps de vivre, de relâcher la pression, de traverser leur chaos, de s’écouter puis d’explorer leurs passions. Certains projettent de revenir quand l’école rouvrira, d’autres partent vers de nouveaux horizons (conservatoire, école publique, instruction en famille et préparation d’examens en candidat libre…). Pourquoi ? Parce qu’ils y sont prêts ! Parce que c’est enfin leur choix !

Je pense à Léo, Marlon, Louis… qui nous ont témoigné les déclics que l’expérience de l’école de la Montagnette ont provoqué en eux. Qu’ils aient vécu 2 semaines, quelques mois ou l’année scolaire entière parmi nous, ils s’en retrouvent marqués à jamais. Ce sont des liens de confiance restaurés dans les familles, la joie de vivre retrouvée, des projets…

Alors, oui, je pense que soutenir notre école n’est pas du tout incompatible avec la protection de l’école publique. Au contraire, c’est soutenir l’accompagnement au changement, la transition, en douceur, d’un système à bout de souffle… et d’enfants et d’adultes qui en pâtissent.

Dans un monde où tout est en mouvement, je crois qu’il faut cesser d’appréhender l’éducation avec dualité. Je crois aux ponts, à la coopération entre les structures, à notre adaptabilité.

Permettre à notre école d’exister, c’est nous donner la possibilité de dresser progressivement des bilans de nos  pratiques, en mesurer l’impact social, afin de les partager largement et d’ouvrir de nouvelles voies sérieuses.

Donner à une école comme la nôtre les moyens humains et financiers d’accueillir dignement les enfants, avec du matériel de qualité, des professionnels formés, c’est lui donner toutes les chances de devenir le meilleur d’elle-même.

Je crois que ce que nous faisons est d’utilité publique.


Élodie Berthelier

avec la participation de Michaël et de Pierre-André

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6 commentaires sur “Lettre aux défenseurs de l’école publique

  1. Très beau témoignage, très touchant qui résonne profondément en moi car c’est exactement le type de lieu d’accompagnement éducatif holistique humain que nous souhaitons créer avec mon compagnon, dans l’Hérault, l’Ariège ou ailleurs, selon où la vie nous mènera ! 🙂 Je suis professeure des écoles depuis 13 ans, en maternelle depuis 10 ans, et vraiment, vraiement envie de faire évoluer l’enfance que l’on propose à nos enfants. Courage et haut les coeurs, tout est possible !

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  2. En soutien à votre projet, convaincue des valeurs qu’il porte je te dis bravo Elodie.
    Bravo pour ce parcours, cette réflexion et pour ce partage.
    Ouvrons les portes, construisons des ponts, jouons au patchwork, car il n’y a jamais qu’un seul chemin. La route est longue, et elle est elle-même l’expérience.
    L’humanité essaie d’avancer et de faire de son mieux pour son prochain, vous êtes un magnifique exemple.

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  3. Je n’ai pas besoin d’être convaincue par le projet puisqu’il me parle beaucoup, et je souhaite de tout coeur que l’école de la Montagnette trouve une base d’ancrage solide ou enfants, accompagnateurs et parents puissent s’y épanouir. Le vent du changement souffle très fort et j’y crois, et je pense aussi qu’il faut  » cesser d’appréhender l’éducation avec dualité. » comme tu dis. Parce que chacun devrait pouvoir avoir le choix, et chaque choix devrait être respecté. Je trouve formidable que des écoles nouvelles avec des valeurs fortes comme le libre choix de l’enfant de choisir ce dont il a besoin pour s’épanouir ouvrent leurs portes un peu partout en France, car je pense que c’est en étant acteur de son éducation et de ses apprentissages que l’on intègre plus facilement les connnaissances et les codes.
    C’est un magnifique article qui doit être partagé au maximum, et je soutiens de tout mon coeur l’école de la Montagnette!

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  4. Bravo pour ce magnifique plaidoyer! Je rêve également d’une école publique qui s’inspirera de vos méthodes! j’espère que votre marraine vous aura lu, je sais qu’il est dur d’être incomprise au sein de sa propre famille, mais à force, sans forcément être du même avis, une famille soudée comprend la position de ses proches et la respecte. Je vous souhaite de mener à bien votre projet!

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